La devekou’t et l’Extase de la rencontre avec Dieu

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L’éthique de la responsabilité humaine de s’approcher du Divin selon Rabbi Haïm Vital.


Dans l’effervescence spirituelle et mystique de la Galilée du XVIe siècle, une question fondamentale et aux qualités universelles pour les enfants d’abraham, continue de faire vibrer les âmes en quête d’absolu:

« Comment l’être humain peut-il combler le fossé infini qui le sépare de son Créateur ? »

Pour y répondre, la tradition mystique juive, mère de sagesse accessible à tous (par nature et mission), a forgée le concept puissant de devekou’t (דְּבֵקוּת, « attachement »), qui désigne l’union intime et constante de l’âme avec le divin. Ce terme, issu des exhortations du Deutéronome (Dt 4:4) incitant à «s’attacher» à l’Éternel, s’est métamorphosé au fil des époques en une doctrine, visant à élaborer des techniques. De manière générale, la devekou’t (דְּבֵקוּת, « attachement ») désigne à la fois des pratiques de méditations extatiques profondes, alliées à des temps d’études et de prières réalisées en alternance. La devekou’t, en ce sens, ouvre à l’Extase de la rencontre avec Dieu.


C’est dans ce climat de ferveur, de recherche et d’expérimentations qu’a vécu le grand kabbaliste Rabbi Haïm Vital (רבי חיים ויטאל), de son nom complet Haïm ben Joseph Vital, né à Safed le 11 octobre 1542 et mort à Damas le 23 avril 1620. Principal disciple de l’Arizal, Rabbi Isaac Louria1, Vital a consacré sa vie à retranscrire une doctrine complexe qui bouleverse notre rapport au sacré. Au cœur de son œuvre majeure, intitulée Sha’arei Kedushah (שַׁעֲרֵי קְדֻשָּׁה, « Les Portes de la Sainteté »), il pose une question cruciale : la proximité divine relève-t-elle d’un don gratuit ou d’une responsabilité éthique individuelle? Pour Vital, la réponse est sans équivoque : chaque individu est pleinement responsable de tracer son propre chemin vers l’Éternel. Il soutient avec force que la sainteté n’est pas un miracle accordé sans effort, mais l’aboutissement d’une discipline éthique quotidienne. Ainsi, le travail sur les middot (מִדּוֹת, « mesures » ou « traits de caractère ») constitue la base absolue de toute élévation spirituelle.


Dans la première partie (Porte 2) du traité Sha’arei Kedushah (שַׁעֲרֵי קְדֻשָּׁה, « Les Portes de la Sainteté »), Vital explique que le travail des « traits de caractère » ne font pas l’objet de commandements explicites dans la Torah car ils en sont la racine même. Sans de bonnes dispositions morales, la pratique des commandements divins demeure stérile et désincarnée. L’homme doit donc assumer le devoir de purifier son âme élémentaire en luttant activement contre la colère, l’ignorance, l’orgueil et la tristesse… Cette purification éthique permet de transmuer le corps matériel pour en faire un réceptacle digne de la présence divine, réalisant ainsi la véritable devekou’t (דְּבֵקוּת, « attachement »). Cette quête d’union n’est pas une simple contemplation passive, mais exige un engagement actif de chaque instant. Plus encore une œuvre de réparation quasi-thérapeutique de chaque être humain !


Plus tard, le mouvement hassidique fondé par le Baal Shem Tov popularisera cette idée en affirmant que l’extase est accessible à tous à travers les gestes les plus simples du quotidien. Le Baal Shem Tov enseignait notamment qu’il faut s’attacher aux attributs divins pour atteindre la devekou’t (דְּבֵקוּת, « attachement »), à l’instar de la miséricorde. Il introduisit également le concept d’hitlahavou’t (הִתְלַהֲבוּת, « ferveur » ou « enthousiasme »), cette flamme intérieure nécessaire pour servir Dieu avec joie. Cependant, cet état de ferveur connaît des fluctuations inévitables que le maître décrivait comme un mouvement perpétuel de « tendre et ne pas atteindre ». Pour maintenir cette connexion, l’individu doit faire preuve de vigilance lorsqu’il prononce chaque teïvah2 (תֵּבָה, « mot/boite/berceau/Arche ») lors de ses prières. Le Baal Shem Tov rappelait avec sévérité qu’entrer dans la teïvah (תֵּבָה, « mot ») sans y engager son âme équivaut à un acte vide de sens.


Cette rigueur de l’intention intérieure, ou kavanah (כַּוָּנָה, « intention/concentration »), fait écho à la discipline de l’isolement méditatif prônée par Rabbi Haïm Vital. Nommée hitbodedou’t (הִתְבּוֹדְדוּת, « auto-isolement »), cette méthode de méditation solitaire vise à détacher l’esprit des stimuli physiques pour l’unir directement à la Source suprême. Dans la troisième partie (Portes 5 à 8) de son ouvrage d’éthique, Vital décrit comment l’imagination purifiée peut se transformer en un récepteur passif capable de capter les mondes spirituels. C’est par cet effort d’isolement conscient que l’adepte peut espérer recevoir le Rouah HaKodesh (רוּחַ הַקֹּדֶשׁ, « Esprit de Sainteté »), une inspiration prophétique qui guide l’homme, pour offrir du sens à l’humanité. La clé absolue de ce cheminement est l’expérience de l’extase dans la rencontre avec Dieu.


La responsabilité humaine de se rapprocher de Dieu prend alors une dimension véritablement cosmique. L’homme n’est plus un simple spectateur de la création, mais un acteur essentiel de sa réparation par ses choix moraux et ainsi œuvre à la réparation du monde (תיקון עולם, « réparation du monde »). Cette exigence spirituelle montre que notre finitude et notre mortalité ne sont pas des obstacles, mais les moteurs indispensables de notre accomplissement intérieur. Sans la conscience de sa propre mortalité, l’homme n’éprouverait pas l’urgence de se dépasser et de chercher la vie éternelle. Sur ce chemin il découvre alors l’extase de la rencontre avec Dieu. C’est cette extase qui parachève l’établissement prophétique chez l’être humain. Dès lors, la question posée par Rabbi Haïm Vital résonne à travers les âges comme un appel impérieux et universel à l’action éthique et mystique. La devekou’t (דְּבֵקוּt, « attachement ») n’est pas un idéal lointain réservé à quelques élus, mais le devoir quotidien de chaque être humain soucieux de faire briller l’étincelle divine en ce monde.

  1. Isaac Ashkenazi Louria (en hébreu : יצחק לוריא), né en 1534 à Jérusalem et mort le 25 juillet 1572 à Safed, est un rabbin et kabbaliste, est considéré comme le penseur le plus profond du mysticisme juif parmi les plus grands et les plus célèbres, et le fondateur de l’école kabbalistique de Safed. Il fut même identifié par certains Sages comme étant le Machia`h ben Yossef, le Messie fils de Joseph. ↩︎
  2. Il peut-être intéressant, au sujet de ce mot « teïvah (תֵּבָה, « mot/boite/berceau/Arche »), d’aller consulter ma conférence sur ce mot utilisé en Job 6.14 : & Exode 25,10 et ce en quoi il propose une solution pour vaincre la « violence de ce monde » ↩︎