Migration, ce bien public mondial si malmené !

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ImmigrationFaut-il ouvrir les frontières? En quinze ans, Catherine Wihtol de Wenden n’a pas changé d’avis là-dessus. Au contraire: directrice de recherche au Centre d’études et de recherches internationales de Sciences Po à Paris, ancienne consultante pour diverses organisations internationales, la spécialiste des migrations est encore plus critique aujourd’hui, en publiant une édition entièrement remaniée de l’ouvrage qui porte ce titre, que lors de la première parution en 1999. Si la chercheuse persiste à déconstruire le bien-fondé des frontières, c’est parce que les études scientifiques continuent d’apporter la même réponse: le régime de fermeture actuel est non seulement coûteux en termes de vies humaines et de droits de l’homme, il est également inefficace, financièrement onéreux et dommageable pour les économies concernées. Un sanglant placebo…

Le Temps: Quel est le profil actuel du migrant?

Catherine Wihtol de Wenden: C’est quelqu’un qui a des ressources, contrairement à ce qu’on pense: il a des relations et un petit pécule, fruit d’une épargne patiemment accumulée pour payer le voyage en situation irrégulière ou pour se maintenir une fois qu’il est entré régulièrement sur le territoire. C’est souvent un urbain, scolarisé, qui considère que son bagage lui permet d’accéder à un emploi, même déqualifié, dans le pays d’accueil. Il (ou elle, car les nouvelles migrations comptent à peu près autant de femmes que d’hommes) est persuadé que s’il a eu la malchance de naître dans un pays pauvre et mal gouverné, ce n’est pas une fatalité. Sa démarche est volontaire: le migrant part aujourd’hui avec l’impression de vivre une odyssée moderne, une grande aventure. Ce n’est plus, comme autrefois, le paysan illettré qu’une entreprise venait chercher et qui subissait son acclimatation au pays d’accueil.

– Vous expliquez que le projet migratoire est remplacé par le projet de la mobilité comme mode de vie…

– Sur la rive sud de la Méditerranée, il y a beaucoup de gens qui n’aspirent pas à vivre indéfiniment au Nord, mais qui voudraient faire leur vie sur les deux rives, avec des commerces ou d’autres activités. L’aspiration, c’est de circuler, s’installer dans la mobilité.

– Vous insistez sur la notion de «gagnant gagnant gagnant»…

– Ce n’est pas moi qui insiste, ce sont les organisations internationales, le Forum mondial sur la migration et le développement, le Dialogue de haut niveau des Nations unies sur les migrations internationales et le développement… Les jeunes hommes, âgés de 18 à 35 ans, morts aux portes de l’Europe alors qu’ils étaient en bonne santé, souvent diplômés, prêts à travailler chez nous, représentent non seulement une tragédie, mais aussi un gâchis. On peut, au contraire, se réjouir de la mobilité, en profiter comme d’une opportunité: c’est un bien public mondial. A l’individu qui migre, elle permet de construire un projet. Le pays de départ bénéficie des transferts de fonds: 400 milliards de dollars envoyés par les migrants en 2012, c’est trois fois l’aide publique au développement. Le pays d’accueil y trouve son compte en termes de rééquilibrage de la pyramide des âges et de satisfaction du marché du travail dans des domaines tels que la médecine de campagne, les vendanges, la garde des personnes âgées… Toutes les études scientifiques sur l’analyse coûts/avantages de l’immigration montrent qu’en tenant compte de tous les paramètres, y compris l’aide sociale et la santé, la migration rapporte plus qu’elle ne coûte.

– Malgré les obstacles, vous écrivez que «seule l’aspiration à partir ou à rester régule les flux».

– Depuis trente ans, on a adopté une stratégie, aussi coûteuse financièrement qu’inefficace, de dissuasion et de répression. La répression est là, mais la dissuasion non, puisque la migration augmente. Si on bloque les frontières ici, elles s’ouvrent là-bas. Si les gens ne peuvent passer par la Méditerranée, ils passent par la Turquie: les voies sont infinies.

– Depuis plusieurs décennies, on vit avec le fantasme d’une invasion des peuples du Sud vers le Nord.

– En France, les gens se voient envahis par les Africains parce qu’ils les rencontrent dans le métro et que 40% des étrangers présents dans le pays sont en région parisienne. Mais globalement, seul le 3% de la population mondiale vit en dehors de chez elle: c’est très peu. Le thème de l’immigration est exploité par des partis d’extrême droite pour mobiliser l’électorat autour des thématiques traditionnelles du nationalisme et des identités. C’est facile de s’inventer un ennemi, surtout quand il ne vote pas – et malheureusement, ça marche assez bien… Il y a des peurs légitimes en termes de redéfinition du vivre-ensemble à l’ère de la mondialisation. On a peur des choses qu’on ne maîtrise pas et on se convainc qu’il est plus facile de maîtriser les frontières que de vivre dans une société mondialisée. La société cosmopolite existe en ville, elle est plus difficilement vécue à la campagne, c’est un défi qui n’est pas facile: beaucoup de gens préfèrent faire l’autruche que l’affronter. D’un autre côté, on vit en permanence d’exotisme, d’emprunts au monde entier. Et les sociétés qui n’évoluent pas sont des sociétés qui meurent. La migration est un des éléments de l’évolution.

– Alors, faut-il ouvrir les frontières?

– Il y a des tas d’endroits où on pourrait ouvrir les frontières sans aucun coût en termes de changement. Il faut réfléchir aux formes d’entrouverture à l’échelle régionale pour accompagner des mobilités qui existent déjà, notamment entre la rive nord et la rive sud de la Méditerranée. Ça développerait les deux rives, le Nord aussi: il y a des villes comme Marseille qui sont fortement en crise depuis l’instauration des visas… On serait complètement gagnant en accompagnant cette mobilité.

«Faut-il ouvrir les frontières?», Catherine Wihtol de Wenden, Presses de Sciences Po, 98 p.

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